LA CROIX DE L'EGLISE DU MAS SAINTES PUELLES

Par Bernard ANDRIEU

L'église paroissiale dédiée aux Saintes Puelles fut reconstruite au XVIII° siècle avec des pierres et sur l'emplacement d'un édifice antérieur datant du XIV° siècle. Mais seul le portail, flanqué de ses pinacles croix discoïdale de l'église du Massoutenus par deux grillons, put être préservé et replacé dans la nouvelle construction. Ainsi, semble-t-il, d'une belle pierre sculptée, scellée sur la façade de l'église.(1)

Typologie des pierres discoïdales

Nous pensons donner ici une typologie exhaustive des stèles répertoriées; classement indispensable pour l'identification de notre pierre.

  • Premier type : Croix grecque sculptée en relief sur un champ creux, cernée à la périphérie par un listel.
  • Deuxième type : Croix grecque sculptée en relief sur un champ creux, cernée à la périphérie par un listel. Les croisillons se prolongent au delà du listel en faisant saillie selon un profit circulaire.
  • Troisième type : Croix grecque inscrite dans un disque aux quatre cantons évidés
  • Quatrième type : Croix de malte sculptée en relief sur un champ creux, cernée à la périphérie par un listel.
  • Cinquième type : Croix de malte sculptée en relief sur un champ creux, cernée à la périphérie par un listel. Les croisillons se prolongent au delà du listel en faisant saillie selon un profit circulaire
  • Sixième type : Croix de malte inscrite dans un disque aux quatre cantons évidés.
  • Septième type : Croix latine sculptée en relief sur un champ creux, cernée à la périphérie par un listel. Les croisillons se prolongent au delà du listel en faisant saillie selon un profit circulaire.
  • Huitième type : Croix potencée générée par la taille de l'anneau périphérique d'une croix discoïdale aux quatre cantons déjà ajourés.

description

Grès ocré à grain moyen. Dalle de 95 cm sur 56 cm. Carré intérieur de 47 cm de côté, portant une croix grecque « 28 et 30 cm » à branches droites, inscrite dans un cercle légèrement plus grand « diamètre 47 cm extérieur, 35 cm intérieur ». La croix est détourée par une taille en creux d'un centimètre.
La partie gauche du croisillon horizontal est abîmée sur 6 centimètres. (Mutilation volontaire, afin de donner à cette croix une apparence de croix latine?)
Nous pouvons identifié notre pierre, au premier type, croix grecque sculptée sur un champ creux, cernée à la périphérie par un listel.

La croix nimbée archétype du symbole chrétien

Si les stèles discoïdales subsistant aujourd'hui sont devenues relativement rares, elles arborent néanmoins avec la croix nimbée l'emblème chrétien le plus répandu depuis l'aube du christianisme.
Il s'agit de la plus antique et concise profession de foi : la croix du Christ ( ou son monogramme) inscrite dans le soleil, le Soleil de Justice, dont le cercle, à l'image de Dieu, est sans commencement ni fin. Ce symbole figure sur de nombreux vestiges paléochrétiens, tel le chrisme de l'autel de Mouréze, et c'était déjà le signe du Soleil invaincu apparu à l'empereur Constantin en 312. Les siècles perpétueront cette croix discoïdale sur les murs des sanctuaires, ou sous la forme des croix de consécration peintes en usage pour la dédicace des églises.
Ainsi la croix discoïdale n'est pas réservée à l'usage tumulaire. Ce symbole chrétien universel n'est pas non plus un signe cathare! Une attribution aussi fantaisiste que Léo Barbé stigmatisait en la réservant aux « syndicat d'initiative et caves coopératives ».(2) Car le catharisme qui était davantage une négation du christianisme qu'une de ses hérésies professait une horreur radicale de la croix et de nombreux albigeois furent identifiés par les inquisiteurs précisément parce qu'ils en refusaient le signe. Quant à la simple signalisation d'une sépulture albigeoise, elle est inconcevable puisque la dépouille mortelle de ses adeptes était méprisée et l'inhumation expédiée sans aucune cérémonie.(3)

Multiples fonctions de la croix dans la sacralisation de l'espace

Il est établi que des croix d'apparence identique peuvent selon leur localisation avoir des destinations de fonction très diversifiées.A l'occasion de la restauration de croix érigées sur la commune de Saint Génies de Fontédit, Henri Barthès (4) a mis en lumière cette notion en retrouvant la signification archéologique de tels monuments dont chacun est affecté d'une note distincte : croix des portes de la cité, croix rurales, croix de carrefour, croix de paroisses (marquant l'emplacement des paroisses disparues) etc. Ainsi la fonction générique de la croix qui est la sacralisation de l'espace se concrétise à l'occasion de emploi ou de son réemploi.
Dans l'espace extérieur du sanctuaire et de son cimetière, la croix bâtie qui consacre et signale, a trois fonctions :

  • Signalisation des sépultures. Les stèles exhumées à Montferrand témoins de ces monuments ayant échappé aux outrages du temps et des séditions mais qui furent sans doute d'un usage très fréquent au Moyen Age comme l'évoque une miniature d'un cimetière d'Aragon antérieure à 1276(5)
  • Signalisation du sanctuaire. Caractère bien répandu vu l'ancienneté des ces croix symboliques sur la cime ou le tympan des sanctuaires à La Panouse de Cernon, à Saint Xist ou Loiras (6). Que ces croix de pignon soient souvent des réemplois de stèles ne change rien à leur fonction spécifique qui leur est attribuée par leur emplacement. Dans l'histoire de l'architecture religieuse le réemploi se présente comme un acte d'intégration en vue d'une signification nouvelle. Ajoutons que la double signification des tombes et des sanctuaires est encore manifeste en Irlande où les croix nimbées se dressent aussi bien dans les cimetières que sur les églises médiévales, entre autre la cathédrale Christ Church de Dublin ou l'abbaye de Ballintubber.
  • Délimitation du cimetière. Cette consécration du champ des morts répond a des règles de bénédiction très précises qui ont perduré jusqu'au XX siècle dans le pontifical, rituel des actes liturgiques de l'évèque, et qui étaient déjà fixées dans le pontifical de Guillaume Durant à la fin du XIII siècle (7).La cérémonie commence par la préparation de cinq croix de bois, dont l'une plus grande, est destinée au centre du cimetière et les quatre autres aux extrémités, successivement devant, derrière, à droite et à gauche de la croix centrale. Ces croix de bois assez éphémères étaient appelées, une fois disloquées, à être remplacées par des croix de pierre. Plusieurs cimetières en gardent encore la trace. On citera en particulier les stèles de la Haute Garonne à Saint Vincent et Polastron.(8)

Conclusion

Les croix du même type, sont bien souvent antérieures au XII° siècle, notamment celle ci aux caractères plus anciens que toutes les croix discoïdales que j'ai pu observer jusqu'à présent. Nous pouvons noter qu'elle ne correspond pas avec la datation de l'église antérieure au monument actuel (XIII° siècle). Remonterait-elle à une église antérieure?
Nous sommes en présence d'un réemploi, peut être d'un ancien maître-autel d'une église ou chapelle, comme l'atteste le document du site du Mas Saintes Puelles.

  1. Site internet du Mas Saintes Puelles
  2. Léo BARBE Problème de terminologie Archéologie en Languedoc. Centre d'Archèologie Médiévale du Languedoc 1990
  3. René QUEHEN Signalisations de sépultures et stèles discoïdales
  4. Henri BARTHES Patrimoine en Terres d'Orb 2003
  5. Carlos de la CASA-MARTINEZ Signalisations de sépultures et stèles discoïdales
  6. André SAUTOU Bulletin de la Société Archéologique et Historique des Hauts Cantons
  7. Léo BARBE Signalisations de sépultures et stèles discoïdales
  8. Régis VILLARET Découvertes récentes de discoïdales à la limite de l'Aude et de la Haute-Garonne

 

date de modification 8 décembre 2004